Editorial de avril-mai-juin 2011

Des bergers, des abeilles… et des hommes.

Chères amies, chers amis de la Morale Laïque,

Nos villes sont ainsi faites qu’elles présentent en leur centre, la plupart du temps, une place conviviale, lieu de convergence de leurs habitants. En cette froide matinée de février, je m’y hâtais avec lenteur, en promeneur qui, pour une fois, prend son temps. Quel plaisir d’y faire par hasard la rencontre d’un ami et d’entreprendre avec lui une conversation, une vraie. Pas de ces ersatz de dialogues où, en berger attentif, votre interlocuteur n’a de cesse de vous conduire, en feintant de s’intéresser à vous, vers ce dont il a seul envie de vous entretenir : ses prochaines vacances, la brillante réussite de ses (petits-)enfants, la superbe voiture dont il va faire l’acquisition, ses « gros coups » professionnels,…. Ma libre pensée n’apprécie que peu ces moments où le pastoureau amateur tente de me tenir sous sa houlette, ce bâton permettant au berger de lancer des pierres aux moutons s’écartant du troupeau afin de mieux les diriger, et devenu naturellement le symbole des évêques ! Non, mon ami et moi avons tenu ce jour là une conversation « à bâton rompu », véritable échange où aucun n’a d’intention particulière, que d’ouvrir son cœur et son esprit et de « perdre » son temps à s’enrichir de l’autre.

J’y apprends que son violon d’Ingres est l’apiculture. Enfant, j’ai bien visité le fameux musée de l’abeille dans le cadre d’une excursion, mais j’avoue qu’une sérieuse remise à niveau était bien nécessaire ! Et puis, que vaut la contemplation d’objets inanimés face à une narration passionnée ? Naturellement, nous évoquons les abeilles, leur santé, leur mode de vie, leur organisation, l’expérience de l’apiculteur, ses techniques de contrôle d’essaimages ou de fusion d’essaim,…. Pris de sympathie pour ces laborieux insectes, nous en venons à parler de leur mode de défense. C’est étrange, me dis-je, que l’abeille ne survive pas à l’utilisation de son propre dard. En quoi celui-ci est-il une solution ? Si elle ne l’utilise pas lorsqu’elle est agressée, elle périt ; et si elle l’utilise, elle trépasse itou. Pourquoi l’évolution a-t-elle favorisé cette arme incapable de préserver sa vie ? Quelle différence cela fait-il, pour elle ? Bien sûr, le degré de conscience de l’animal quant à sa fin certaine n’est pas établi, mais nous sentions bien que là n’était pas l’explication naturelle à ce phénomène. Poussé par le froid, nous décidons de briser là nos réflexions et c’est sur cette question que nous nous séparons et reprenons l’un et l’autre le fil de nos pensées.

A-t-il fallu que je croise du regard un article sur les récents événements au Maghreb, pour comprendre que je faisais entièrement fausse route ? Par ma question, je m’étais naïvement laissé gagner par un anthropomorphisme digne du moyen-âge. J’avais adopté le point de vue de l’abeille-individu, réminiscence sans doute de Maya l’Abeille, alors qu’elle n’a de sens que dans sa collectivité. L’Être n’est pas l’abeille, mais l’essaim. Cela n’a aucun sens de considérer l’effet de la piqûre sur l’abeille, seul compte pour la ruche l’affaiblissement de l’ennemi. L’abeille-soldate n’est donc pas armée d’un dard, elle EST l’arme de l’essaim, tout simplement. Seule, elle est insignifiante ; elle n’est qu’un numéro, interchangeable, avec une fonction précise, comme le sont les cellules d’un organe. Tout le contraire d’un être humain, lorsque les droits de l’homme lui sont reconnus. Et pourtant,… « suis-je un numéro ? ». Nous avons posé cette question aux jeunes, dans le cadre de la préparation du spectacle de la Fête de la Jeunesse Laïque 2011, pour qu’ils s’interrogent sur la société, au passé, au présent. Sur la société qui leur colle des codes barres, qui les traite parfois, non comme des individus uniques et respectables, mais comme des nombres, des statistiques, des unités fonctionnelles,…, des abeilles finalement, juste bonnes à accomplir le rôle qu’elle attend d’eux.

Quelles seront leurs réponses ? Surprenantes, n’en doutez pas ! Aussi, je vous donne rendez-vous ce 8 mai 2011 au Grand Théâtre de Verviers, pour les entendre et les soutenir dans leur première grande démarche citoyenne !

Bruno Boxho