Editorial de avril-mai-juin 2012

Chères amies, chers amis de la Morale Laïque,

On a vu récemment le petit monde de la laïcité belge s’offusquer, parmi d’autres mais avec énergie, à l’encontre d’une bande d’extrémistes islamistes qui ont empêché la tenue d’un débat sur l’extrême droite à l’Université Libre de Bruxelles. L’invitée du jour avait, semble-t-il, pris antérieurement des positions peu amènes vis-à-vis de ce type de mouvements radicaux. Invité par le président de séance à s’exprimer à son tour pour faire part de ses revendications, le leader des protestataires a opposé une fin de non recevoir en scandant un slogan aussi dépourvu de sens que de finesse, repris en chœur par ses partisans disséminés dans l’assistance. Incapable de rétablir la sérénité nécessaire à l’expression de chacun, le président clôturait là le débat, sans que l’on en sache plus.

Quel est ce débat ?, me direz-vous. Pourquoi tant de foin pour quelques excités ? N’a-t-on jamais vu un cours chambardé ? Un orateur hué dès le début de sa présentation ? Un comédien se sauver couvert de tomates ou une personnalité entartée ? N’est-il pas sein de pouvoir se manifester, de manifester sa mauvaise humeur, son ras-le-bol, son mécontentement ? Ne dispose-t-on pas d’un droit à la manifestation de ses opinions ?

Si, mille fois oui. Dans notre démocratie, nous avons le droit d’exprimer nos opinions. Et ceci est sans exception, sauf cas strictement encadrés par la Constitution. Encore faut-il qu’il s’agisse réellement d’une expression et, si possible, d’une opinion. Une expression qui vise à faire connaître à autrui ce que l’on pense et non à le lui imposer. Une expression qui laisse ouverte la porte à la réponse, au débat, à l’échange. Une expression qui finalement se veut respectueuse de l’autre autant que de soi-même. Toute tentative d’instaurer un rapport de force dans son mode d’expression conduit inévitablement à la dictature du plus fort. Et il n’est pas sain que de telles situations se présentent dans notre société que nous avons voulu établie sur la base du respect mutuel.

En ce qui concerne maintenant l’opinion, loin de moi la volonté de décréter les bonnes et les mauvaises opinions, les opinions acceptables et inacceptables, les opinions fréquentables et infréquentables, car cela est, me semble-t-il, propre à la conscience de chacun. Mais je soutiens qu’il est bien des opinions tolérables et intolérables. J’ai personnellement beaucoup de mal à accepter les opinions répétées, sans que le filtre de la conscience de celui qui l’exprime n’ait été exercé. Et par-dessus tout, je ne supporte pas les opinions qui ne sont pas de bonne foi. Même opposée à ce que je pense, une opinion sincèrement exprimée mérite toute ma considération. Mais si je ressens une volonté de nier autrui dans ses droits, une volonté d’atteindre des buts contraires aux fondements du respect de l’autre, alors je ne puis la souffrir.

Et de ce point de vue, je ne trouve aucune cause qui puisse justifier de bonne foi l’opération visant à juguler le débat à l’ULB. Cette opération n’est pas une réaction émotionnelle à quelque idée surprenante ou choquante, n’est pas la formulation spontanée d’un avis sur la qualité d’un échange ou d’un orateur, n’est pas l’expression d’un mal-être insoutenable de quelques uns face à un système. Il s’agit d’une démarche réfléchie et concertée, minutieusement préparée, visant à remplacer le débat par une litanie stupide et lancinante. En détruisant l’espace du dialogue et de l’échange d’idée, ses organisateurs souhaitaient clairement saper, publiquement, un symbole majeur d’un des fondements de notre société. Et ça, je ne peux l’accepter !

Il n’est plus temps de dialoguer avec ceux qui n’ont rien à nous dire mais tout à nous imposer ; il n’est plus temps de tolérer l’intolérable. J’ai envie de réagir. En réaffirmant clairement mon attachement aux valeurs de notre société : tolérance, toujours !, mais assortie de respect, de liberté, d’égalité et de fraternité. Je me refuse toutefois à tomber sous le charme de ceux qui, tels des Ayatollahs d’obédience politique, religieuse ou même athée, prêcheraient l’amalgame comme analyse et le rejet global, racial ou religieux, comme remède. Pour vaincre le cancer, on peut tuer le malade ou opérer sur la tumeur ; je ne serai jamais de ceux qui préconisent la première solution. Chacun a le droit à des opinions, à des convictions personnelles et à les exprimer dans le respect d’autrui ; il est de notre devoir, nous laïques, de le réaffirmer et plus encore, de nous faire entendre.

Bruno Boxho

Président des AML Verviers