Editorial de janvier-février-mars 2012

Chères amies, chers amis de la Morale Laïque,

Si les peuples précolombiens disposaient de remarquables astronomes, leurs astrologues ne valaient décidément pas un clou. Déjà que les Aztèques avaient confondu le retour de leur dieu Quetzalcóatl avec le débarquement de l’avide Cortès et de ses sbires évangélisateurs, ce qui leur fut fatal, il est maintenant avéré que les Mayas, du moins ceux qui prétendent les comprendre, n’auront pas été meilleurs pour prédire la date de la fin de l’humanité. Cet événement, tant redouté par certains, ne se produira pas, en effet, le vendredi 21 décembre 2012, ni même en 2220, car il s’est déjà produit en ce 13 octobre 2011, en Chine, dans la ville de Fashan, province du Guangdong, à 17h25. Comment ? Vous n’avez rien ressenti ? Vous n’avez pas suivi sur votre poste de télévision ces splendides héros, entraînés au maniement d’ogives thermonucléaires en tout genre, capables de dévier le plus volumineux des astéroïdes fous fonçant sur notre bonne vieille terre ? C’est que… Superman n’a pas eu le temps d’enfiler sa cape, ni Bruce Willis de ressentir ses premières ecchymoses, car cela n’a pas durée plus de 8 minutes. 8 terribles minutes.

A cette heure en effet, la petite Yeu Yeu, 2 ans environ, déambule dans la rue, devant la boutique familiale. Seule. Survient une camionnette, pas à vive allure, non, mais la chaussée est étroite. Pourquoi freiner ? Un choc, à peine. La petite tombe mais passe sous la roue avant du véhicule qui s’immobilise, un instant. Elle a déjà les jambes écrabouillées et ne bouge pas. Rapide calcul du chauffeur. Indemnités pour la famille d’un décédé : 2000 €, tout au plus ; indemnité à verser à un invalide : au moins 10 fois plus. On redémarre ! La roue arrière broie maintenant le bassin de la petite et la camionnette s’éloigne. Du sang se répand lentement sur la chaussée. Mais la fillette respire. Elle vit. Encore. Contemple-t-elle sans cri la scène qui l’entoure ? Pas moins de quinze personnes passeront à quelques centimètres de l’enfant pourtant au milieu de la chaussée. Qui à mobylette, qui à vélo, qui à pied ; telle mère promenant son fils par la main ; tous feront un écart et poursuivront leur route, jusqu’à ce camion qui ne dévie même pas de sa trajectoire pour éviter ce qu’il reste de la petite. Personne. Personne pour réagir. Personne pour s’approcher. Personne pour s’inquiéter, porter secours, malgré le sang qui continue à couler. Un hérisson écrasé ; une tourterelle à l’aile brisée ; un détritus, rien de plus. Humanité, où es-tu ? Confucius, que ne leur as-tu dit qu’il est un bien à conserver par-dessus tout ? Une éboueuse s’approche ; elle déplace ce tas de chairs hors de la voie. Les traces de sang ruineraient-elles son travail ? Non. Elle appelle, elle appelle à l’aide. La mère de l’enfant s’approche. Elle ramasse le misérable paquet et s’éloigne. Huit minutes. Huit minutes d’indifférence. Huit minutes de profonde honte. Huit minutes face à Toumaï, 7 millions d’années en arrière, qui n’avait pas conscience de la mort des siens.

Stéphane Hessel nous recommande de nous indigner. De nous indignez de tout ce qui nous entoure : des puissants, des gouvernements, des riches, des spéculateurs, des « systèmes » qui nous oppressent, voire nous oppriment. N’a-t-il pas oublié de nous recommander de nous indigner de nous ? De notre comportement ? De notre indifférence envers autrui ? A quoi peut bien servir le printemps arabe ou la survie de l’Euro, d’assainir les finances publiques ou scinder BHV, de défendre les plus nobles idéaux ou son épargne en bourse, si quelque part, dans le monde, un enfant, le 7 milliardième peut-être, agonise en pleine rue, dans l’indifférence générale, au milieu d’êtres qui se prétendent « humains » ? L’humanité est morte, ce 13 octobre 2011 entre 17h25 et 17h33, à Fashan, en Chine. Elle s’est évanouie avec le souffle d’une enfant.

 Bruno Boxho