Editorial de octobre-novembre-décembre 2010

« I had a dream… »

Est-ce l’angoisse de la page blanche ou les douces odeurs de cartable et de mines fraîchement taillées de ce début de septembre qui flottaient dans l’air ? Toujours est-il que je me suis assoupi. Et j’ai fait un rêve…

J’ai 12 ans et c’est la rentrée, ma première rentrée scolaire en humanité. Fièrement pourvu de mon CEB gagné de haute lutte, je découvre l’école des grands, là où « Madame » fait place « aux profs ». Accompagnés de leur maman, mes camarades et moi sommes regroupés dans le hall du « bahut ». On nous donne quelques informations d’ordre pratique et réglementaire. Enfin, on nous annonce que les classes vont être constituées. Je me réjouis de retrouver Arthur et Sabine qui sont mes meilleurs copains d’école primaire. Je ne les ai pas encore croisés mais je sais qu’ils sont aussi ici et en plus, pour être sûr d’être à nouveau réunis, on s’est mis d’accord pour prendre les mêmes options !

La litanie des noms commence.  Les élèves désignés quittent leurs parents et se dirigent vers le titulaire de classe. Après quelques instants, Sabine, puis Arthur, sont appelés avec une petite vingtaine d’autres enfants. Tiens…, je ne suis pas du nombre ! J’ai le cœur gros. La litanie se poursuit… Je finis par entendre mon nom. A regret, je lâche Maman et me dirige lentement vers un groupe déjà conséquent. Flûte !, je ne reconnais personne, ni de mon ancienne classe, ni de mon ancienne école, pas même du mouvement de jeunesse où je suis louveteau depuis plusieurs années. Le titulaire nous range par deux et, peu après, nous nous mettons en branle. C’est alors que je sens une main prendre la mienne. C’est la main de Maman.

Elle me retire du rang et, s’adressant au titulaire, lui signale que nous allons chez le proviseur. C’est étrange, j’ai l’impression que Maman est nerveuse, prête à exploser. Après quelques instants d’attente, on nous fait pénétrer dans un élégant bureau, où nous sommes poliment reçus. J’entends Maman parler, beaucoup. Elle s’étonne que je ne sois pas avec mes camarades. Elle veut comprendre et elle insiste ; elle craint pour mon intégration ; « les options principales d’Arthur et de Sabine étaient pourtant les mêmes et, de plus, il n’y avait qu’une petite vingtaine d’enfants dans cette classe ! ». Le proviseur consulte son fichier. Je l’entends dire : « Effectivement… Ah !, c’est que vous avez choisi le cours de morale pour votre enfant, alors que les deux autres ont choisi religion. C’est ennuyeux car, comme nous constituons les classes selon ce critère, il ne nous est pas possible de changer votre fils ».

Maman me regarde, atterrée. Un lourd silence s’installe. J’ai toujours fréquenté le cours de morale à l’école primaire mais elle sait que je suis un peu renfermé sur moi-même et qu’il m’a fallu longtemps pour me faire ces amis ; elle sait que, sans eux, je risque de passer une bonne partie de l’année en marge de ma classe. Après de longues secondes de réflexion, elle demande au proviseur une grille d’options vierge et je l’entends murmurer rageuse entre ses lèvres « mon fils vaut bien une messe… ». C’est alors qu’en sueur et le cœur palpitant, je me suis réveillé !

Si je vous ai conté ceci, c’est que ce n’est pas vraiment un rêve, pardon…, un cauchemar ! C’est le triste témoignage d’un parent à qui cette mésaventure est arrivée, à Verviers, en ce 1er septembre 2010. Il semble bien, en effet, que l’option du cours « philosophique » soit un critère de constitution des classes dans certain(s ?) établissement(s ?) d’enseignement secondaire de la Communauté française. Il n’est dès lors pas surprenant d’y rencontrer des classes dont les élèves suivent tous le cours de morale, tous le cours de religion catholique,… à l’exception de quelques éléments pléthoriques injectés là où il reste de la place. Bravo la diversité ! Bravo la mixité culturelle à l’école ! Bravo la richesse des débats, des avis, des points de vue ! Dans ces conditions, peut-on encore appeler « humanité » le secondaire ?

Je comprends que, du point de vue de la direction d’un établissement, l’avantage de ces regroupements est évident : la constitution des grilles horaires est grandement facilitée. Car, au lieu de disposer simultanément de cinq ou six professeurs par classe à l’heure du cours philosophique, seule la disponibilité d’un, voire de deux enseignants, n’est alors plus que  nécessaire.

Mais cette « facilité » peut-elle prévaloir sur les risques évidents de ghettoïsation, de perte de dialogue entre les jeunes de communautés philosophiques différentes ? Le combat des laïques contre le voile à l’école n’est-il pas vain, si, en l’absence même de tout signe religieux, l’administration silencieusement regroupe, concentre, classe des jeunes de même horizon cultuel, alors qu’ils se doivent justement d’apprendre en classe ce que dialoguer veut dire ?

Je ne doute pas de la bonne foi des gens qui ont mis sur pied de telles règles dans un souci d’une plus grande efficacité administrative. Je pense toutefois qu’il est urgent de réfléchir sérieusement, à tous les niveaux, aux conséquences pernicieuses réelles et potentielles que de telles pratiques induisent ou peuvent induire. Non, l’utilisation du cours philosophique comme critère de constitution des classes n’est pas ce que j’attends de l’enseignement officiel.

À quand des « mini-collèges » au sein des athénées ? À quand des cours de biologie adaptés d’une classe à l’autre, lorsqu’on parle de l’évolution ? Tous ces risques crèvent pourtant les yeux ! Alors, à quand réellement un peu d’humanisme dans l’enseignement ?

Bruno Boxho