Editorial de octobre-novembre-décembre 2012

Chères amies, chers amis de la Morale Laïque,

Il est des rencontres que l’on n’oublie pas. Des rencontres fortuites, dont on savoure chaque instant, chaque bribe, chaque miette. Des rencontres que l’on voudrait prolonger à l’infini tant elles vous construisent, tant elles vous éveillent, tant elles vous interpellent, mais que le temps vous arrache en ne vous laissant qu’un arrière goût de non-dit. Récemment, j’ai fait une telle rencontre, dans mon salon, durant les vacances, en tenant entre les mains le dernier roman d’Amin Maalouf.

Amin Maalouf est un auteur d’essais et de romans que j’affectionne particulièrement. Déjà conquis, entre autres, par « les Croisades vues par les arabes » ou « Samarcante », l’auteur des « Identités meurtrières » a sa manière bien à lui de conter l’Histoire, de narrer les cultures, présentant toujours des points de vue aux antipodes du manichéisme. Conjuguant des origines proche-orientales et une magnifique intégration dans le paysage littéraire francophone, son écriture est accessible et pleine de poésie.

Plus de 7 siècles après l’introduction de la boussole en Europe, ce n’est étrangement pas le Nord qui qualifie le fait de savoir où l’on est ou où l’on va, mais l’Est, le Levant,… l’Orient. « S’orienter », c’est trouver ses repères, en vue de prendre assurément le bon chemin. Et le titre du dernier roman d’Amin Maalouf est précisément : « Les Désorientés ».

« Désorientés » et non « déboussolés ». Déjà de la nuance. A l’approche de la cinquantaine, les accidents de la vie ont fait perdre aux personnages de Maalouf l’essence de leur existence. Déboussolés, ils auraient définitivement sombrés, sans méthode, sans outils, sans possibilité de se retrouver. Alors que simplement « désorientés », l’espoir subsiste…

« Désorientés » aussi car la Vie, ou l’Histoire, a rejeté certains protagonistes bien loin de leurs racines, de leur Orient, ce pays du Levant qui a forgé leur jeunesse et les a si profondément unis. D’autres sont restés ancrés à leur terre natale, au risque de s’y perdre, jugés par ceux qui n’y sont plus. Ce livre parle d’amitiés, scellées par une culture et une révolte communes, essentielles à la construction des hommes, et partant, à la construction des civilisations.

Culture commune, mais non culte commun… Car « désorientés », enfin, ce sont aussi les regards que peuvent porter le juif, le chrétien ainsi que le musulman d’orient sur le radicalisme islamique contemporain.

Loin des notions de « lâcheté » ou de « condescendance » avec lesquelles certains, même laïques !, confondent avec délectation ou répugnance le mot « tolérance », le livre d’Amin Maalouf nous rappelle bien à propos sa pleine signification, la seule qui permette de surmonter l’a priori et l’incompréhension, en vue de l’édification de ponts. Ces ponts si nécessaires pour aller vers les autres, pour tisser la trame d’un monde harmonieux entre les civilisations. Aussi, pour répondre à Claudel, j’ai bien envie d’affirmer : « Tolérance, la seule maison que je te connaisse, est celle du cœur ! »

Bruno Boxho

Président des AML Verviers