Retour du Forum Social Mondial de Dakar

Affiches du Forum Social Mondial disposées dans Dakar
Affiches du Forum Social Mondial disposées dans Dakar

Chaque année, un Forum Social Mondial (FSM) ayant pour slogan « Un autre monde est possible » est organisé dans une ville du monde. L’édition 2011 s’est tenue du 06 au 11 février dans la capitale du Sénégal. Ce forum rassemble des associations, des participants qui réfléchissent à une alternative au capitalisme et surtout à ses dérives.

J’ai eu l’occasion de participer à cet événement à Dakar grâce au centre d’action laïque de Bruxelles qui a envoyé un groupe de 14 jeunes pour représenter le mouvement laïque sur place et aux Amis de la Morale Laïque de l’arrondissement de Verviers qui a appuyé ma candidature. Ce projet est initié par Pierre Galant, le président du centre d’action laïque, qui voulait y représenter la laïcité. Je me suis investie dans ce projet pour plusieurs raisons dont la principale est la découverte.

Bus de Dakar
Bus de Dakar

Lors de notre première rencontre avec le groupe nous avons décidé, au vu du peu de temps que nous avions à Dakar, de structurer notre visite au travers d’un projet commun. Ce projet s’est mis en place sous la forme d’un reportage dirigé par Olivier Conrardy, journaliste et engagé à la maison de la laïcité de Bruxelles. Nous avons choisi de couvrir deux thèmes: la présence religieuse sur le FSM et l’émigration économique. Sans ce fil conducteur, le forum aurait été bien difficile à aborder.   En effet, une multitude de thèmes y était abordés et il était très facile de se noyer dans le monde.

FSM sur le site de l'Université Cheik Anta Diop.
FSM sur le site de l’Université Cheik Anta Diop.

Les participants ont été mêlés  aux étudiants de l’université Cheik Anta Diop où se déroulait le FSM. Les salles de conférence manquaient cruellement et étaient assez mal indiquées. Le tout sur des airs de  « joyeux bordel ». Les associations qui n’avaient pas obtenu de stade se représentaient dans la rue. Ce manque d’organisation est dû au fait que le recteur de l’université, qui avait émis de nombreuses réserves à cet événement, a rendu les choses les plus compliquées possibles.

Marche d'ouverture du 06 février dans les rues de Dakar
Marche d’ouverture du 06 février dans les rues de Dakar

Si nous avons voulu étudier la présence religieuse sur le forum c’est parce que cette présence nous a frappés dès notre arrivée et que nous nous sommes interrogés sur la place qu’elle prenait dans un forum essentiellement politique. Est-ce que la conception des sénégalais détache les deux ou non, comment voient-ils les choses, la laïcité,…  Dans un pays où deux religions différentes se côtoient sans cesse (catholique et musulmane), il est intéressant de voir comment les différents points de vue se regroupent autour d’un même thème.

L’autre sujet que nous avons choisi était un thème qu’Olivier nous avait proposé et que nous trouvions très intéressant. Au fil de nos interviews, nous avons pu rencontrer beaucoup de monde. Les débats tenus sur place ont été très enrichissants parce qu’ils se posent d’un point de vue radicalement opposé au nôtre. C’est-à-dire que les conférences organisées ici ou dans d’autres pays d’Europe, sont des conférences qui se posent toujours en terme « d’accueillant ». Les discussions tournent autour de pouvons-nous accueillir ?, dans quelles mesures ?… Dans les discussions sur le Forum, les intervenants étaient tous sur des questions « faut-il partir ou non ? », comment y arriver, comment faire pour éviter l’émigration clandestine.

Réalisation d'une interview
Réalisation d’une interview

C’est en y participant que j’ai compris le réel intérêt de participer à ce forum en Afrique. J’avais déjà, il me semble, l’esprit ouvert avant ce voyage mais il m’a permis de voir une autre face de ce problème, je suis heureuse d’avoir pu échanger avec des habitants d’une autre partie du monde sur un problème qui finalement nous est commun. Je ne pense pas qu’on puisse se rendre compte de l’ampleur du désarroi des hommes et des femmes qui vivent dans la misère sans aucunes perspectives d’aide ou même simplement d’avenir.

Même pour ceux qui ont le droit de faire des études, que vont-ils bien pouvoir faire d’un diplôme? Devenir avocats ? médecins ?  notaires ? historiens ? ingénieurs ? Sur tous ceux qui sortent diplômés, 1/10 aura peut-être du travail… Les gens n’ont pas besoin d’avocats ou de notaires puisqu’ils ne connaissent pas leurs droits, ils n’ont pas besoin de médecins puisqu’il n’y a que les riches qui peuvent se soigner, (quand on arrive à l’hôpital, on vous demande combien vous avez avant de vous soigner, les soins sont décidés en fonction de la somme dont vous disposez).

Dans le village de Chad, une des pirogues dans lesquelles les clandestins tentent la traversée à parfois plus de 200.
Dans le village de Chad, une des pirogues dans lesquelles les clandestins tentent la traversée à parfois plus de 200.

Lors d’une conférence, nous avons fait la connaissance de Chad, un sénégalais qui a déjà tenté plusieurs fois de partir clandestinement. Il lutte désormais contre les départs en la mémoire de ses deux frères morts en mer. Il nous a invités à visiter son village de pêche pour nous montrer son mode de vie et les réalités quotidiennes. Un autre, nous expliquait qu’il s’est retrouvé échoué sur les côtes du Maroc. Lorsque lui et son groupe se sont fait attraper, les autorités les ont ramenés en car jusqu’à la frontière entre le Mali et le Sénégal, elles leur ont donné un sandwich, une bouteille d’eau à chacun et les ont laissés sur une route en ligne droite sans leur dire réellement où ils étaient. Ils leur ont dit de marcher tout droit de ne pas sortir de la route car chaque côté était miné. J’ai eu l’occasion d’entendre bien d’autres histoires du même ressort qui montrent que ces hommes et femmes fuient la misère, ils désirent juste améliorer leur vie, ce que chacun cherche d’ailleurs.

Nous avons également rencontré de nombreuses nationalités sur le site du FSM. Essentiellement des africains mais tous très ouverts, heureux de pouvoir discuter, échanger sur des idées, sur des sujets politiques, ou autres. Ainsi nous avons pu parler des troubles survenus en Tunisie avec des habitants de Tunis,  avec des marocains du cas de la Palestine ou encore avec des congolais… Les femmes étaient représentées en masse ainsi que leurs associations.

J’ai quand même eu quelques déceptions concernant l’organisation mais surtout concernant le forum en lui-même. J’ai l’impression que rien n’est mis en place pour donner un retour de cet événement, un peu comme s’il passait inaperçu. La couverture médiatique sur place n’était déjà pas très importante, ici, les médias traditionnels n’en ont pas vraiment parlé. Pire, sur le site officiel du FSM plus d’un mois après, il n’y a toujours pas de nouvelles ou de feedback. Les organisateurs semblent ne pas avoir atteint entièrement leurs buts, c’est d’ailleurs ce que l’un d’eux nous a confié lors d’une interview. Mais il est difficile de savoir réellement ce qu’il en est.

Ces quelques jours ont également été l’occasion de  rencontrer un autre monde, une autre culture. Nous avons eu l’occasion de visiter les différents quartiers de la ville, nous avons pu voir ce qu’étaient les quartiers populaires – après avoir eu l’autorisation du délégué de quartier sans quoi les habitants refusaient de nous parler. Nous avons également visité l’île de Gorée, marquée par l’histoire de l’esclavage et mangé dans un restaurant « traditionnel ». Nous ne voulions pas nous contenter d’écouter les débats sur le Forum sans aller voir de nous-même ce qu’il en était. Notre guide Amadou était d’ailleurs enchanté de nous montrer sa ville et tout ce que nous ne connaissions pas.

rue

 

La vie est radicalement différente de ce qu’elle est ici. Pour commencer elle se fait en communauté, tous dans la rue avec la famille, les amis, les collègues de travail mais aussi les animaux chiens, chats, chèvres et vaches. Cela rend l’atmosphère un peu pesante. La ville est régulièrement en mouvement, les voitures ne s’arrêtent jamais, pas de feux de signalisation, elles klaxonnent tout le temps si bien que plus personnes ne se retournent, elles ne laissent jamais passer les piétons sans les pousser avec le capot. Ensuite, il y a toujours quelqu’un qui vient parler, discuter… Il faut un temps d’adaptation lorsque l’on n’est pas habitué, on s’y fait quand même très vite.

La rue est également le lieu qui illustre parfaitement la société duale, en effet, les voitures sont de deux types: les voitures dont on se demande comment elles roulent, et celles de luxe.

Ne vous y trompez pas, ceci sont les "beaux quartiers"
Ne vous y trompez pas, ceci sont les « beaux quartiers »

Nous avons également eu l’occasion de voir le quartier des bâtiments administratifs de luxe puisque nous avons été invités à l’ambassade belge. Nous y avons rencontré des personnes importantes et haut placées. J’ai pu ainsi discuter avec des gens impliqués dans la vie au Sénégal tous les jours et pas uniquement lors du Forum. Nous avons discuté de nos visions respectives du pays mais aussi des initiatives prises sur place durant toute l’année.

Cependant, cette visite a également été le moment des désillusions et plus encore de l’indignation. Certaines des choses que j’ai vues m’ont rempli de haine. J’avais lu un peu sur la ville de Dakar avant mon voyage pour m’informer, j’avais lu notamment que Dakar n’était pas une ville représentative de l’Afrique parce que c’était une ville bien développée. Si en effet elle n’est pas représentative de l’Afrique, il est urgent de bouger et d’aider ce continent.  Pourtant je me suis sentie impuissante, comme si l’aide que je pourrais hypothétiquement apporter ne servirait à rien parce qu’à trop petite échelle. Ce voyage m’a mise mal à l’aise avec moi-même parce que je ne sais rien faire d’efficace.

Plus qu’une indignation, je me suis sentie révoltée quand la question de la liberté a été abordée sur place. Il faut savoir que le Sénégal se dit une démocratie. Lors de notre visite, notre guide Amadou s’est vu refuser pour la deuxième fois son visa. Cette homme qui travaille depuis 10 ans dans la même entreprise et qui en plus a monté sa petite affaire sur le côté voudrait pouvoir visiter les gens avec qui il correspond souvent en Belgique, pouvoir rencontrer ses partenaires et découvrir le monde tel que notre groupe l’a fait en se rendant à Dakar. Mais l’ambassade, les mêmes gens qui nous ont accueillis pour boire un verre, lui ont dit qu’il ne travaillait pas assez, qu’il n’avait pas assez d’argent, que les rapports avec la dame qui l’avait invité n’étaient pas assez déterminés (marié depuis 15 ans) qu’elle ne gagnait pas assez d’argent pour l’accueillir pendant un mois en vacances. Moi, quand je suis allée acheter mon passeport, personne ne m’a demandé où j’allais et pourquoi. Il ne nous faut même pas de visa pour passer la frontière. Le cas d’Amadou n’est pas un cas isolé puisque tous ceux avec qui nous en avons parlé nous ont raconté des cas similaires. Ceci explique pourquoi il y a tant de départs clandestins. Il en reste que la liberté est bafouée, c’est complètement révoltant de savoir qu’un sénégalais n’a même pas le droit d’entrer dans un aéroport de son pays.

Au final, l’expérience que j’ai vécue m’a appris énormément de choses sur moi et sur l’humain en général. J’ai toujours aimé de découvrir le monde, de me sentir dépaysée, pour moi c’est une richesse même si ce que je vois ne me plaît pas toujours. J’ai découvert un peuple de misère mais qui vous accueille avec un sourire magnifique, qui chante ses revendications et qui mériterait d’être écouté par plus de monde. Le forum social mondial a rassemblé des gens, des militants pour une cause juste: faire en sorte que le monde ne soit plus dirigé par des forts au mépris des faibles. Je crois en cette cause plus encore qu’avant de partir, le capitalisme est un mal nécessaire mais il nous revient à nous de lui rappeler qu’il ne peut pas tout se permettre.

Flore Duschêne